( Jean-François Cliche -
Le Soleil ) -
(Québec) - Rarement aura-t-on vu un président américain se présenter à son assermentation accompagné d'aussi grandes attentes. Quand, comme Barack Obama, on «incarne l'espoir», on ne manque généralement pas d'ouvrage. Alors, voyons un peu quel genre de pain le nouveau président a sur sa planche...
La crise économique
La crise économique dans laquelle sont empêtrés nos voisins - et nous aussi, de plus en plus - est souvent décrite comme la pire depuis celle des années 30. Et elle risque d'être particulièrement profonde, parce que les Américains, comme leur gouvernement, sont extrêmement endettés. «Après les années 30, les Américains avaient appris à économiser. Mais à partir des années 60 et 70, c'est la société de consommation qui a pris le dessus, alors ils sont devenus le peuple le plus endetté du monde. Aux États-Unis, les ménages ne mettent de côté que 1 % de leur revenu, alors que dans des pays comme la Chine, ça va jusqu'à
35 %», illustre Gilles Vandal, spécialiste de la politique américaine à l'Université de Sherbrooke. «Ça va être un défi majeur, poursuit-il. Il ne faudra pas seulement réformer le système financier, ça va prendre un changement de culture. On a vécu au-dessus de nos moyens pendant 30, 40 ans. Obama va devoir amener les Américains à changer.»
Vert comme les billets
Une partie de la solution aux problèmes économiques américains pourrait se trouver dans la politique environnementale.
M. Obama s'est engagé l'automne dernier à investir 150 milliards $ dans l'économie verte en 10 ans. Les cinq millions d'emplois verts que cela devrait créer seront certainement les bienvenus, mais comme le note Gilles Vandal, «une grande partie du déficit commercial des États-Unis est due aux importations de pétrole» ? encore que tous ne sont pas convaincus que cette balance commerciale soit un gros problème, notons-le. Chose certaine, selon Louis Bélanger, professeur de relations internationales à l'Université Laval, la politique environnementale américaine est sur le point d'être complètement chambardée. «Obama a une approche plus multilatérale; il propose un système de cap-and-trade sur les émissions de carbone, ce qui est tout à fait compatible avec Kyoto, ou l'après-Kyoto, dont on parle maintenant.»
Rouge comme un budget
Quand George Bush est arrivé au pouvoir, le gouvernement américain venait de boucler son dernier exercice financier avec un surplus de 236 milliards $. Huit ans et deux guerres plus tard, Barack Obama hérite d'un lourd déficit 455 milliards $ l'an dernier et un trou anticipé de 1,2 trillion $ cette année, en comptant la relance économique et d'une dette nationale qui est passée de 5,8 à 10,7 trillions $ depuis 2001. Cela fait déjà beaucoup d'encre rouge, «mais il faut voir en plus qu'Obama s'est fait élire sur un programme qui compte beaucoup d'investissements publics importants, notamment en santé et en environnement, dit Louis Bélanger. Même l'été dernier, avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, c'était lourd à porter. C'est un problème que tout le monde semble vouloir ignorer en ce moment aux États-Unis, mais il sera intéressant de voir comment ces projets-là seront touchés.»
Le grand méchant Sam
Sous Bill Clinton, l'administration américaine avait reconnu que la mauvaise réputation des États-Unis aux yeux du monde était un problème, et des efforts avaient été faits pour redorer l'image de l'Oncle Sam avec un certain succès, d'ailleurs. Or, non seulement le règne de George Bush a-t-il anéanti ces progrès, mais il a dilapidé le capital de sympathie de Washington sans compter. D'après le Pew Global Attitude Project, un sondage international réalisé chaque année, la proportion de gens ayant une opinion favorable des États-Unis s'est littéralement écroulée de 2000 à 2008. La dégringolade la plus spectaculaire est survenue en Allemagne, où seulement 31 % des gens voyaient Washington d'un bon oeil l'an denier, contre 78 % huit ans plus tôt, juste avant que Bush ne prenne le pouvoir. Même chez leurs alliés traditionnels, les É.-U. ont perdu beaucoup de plumes de 83 % à
53 % d'opinions favorables en Grande-Bretagne, et de 52 % à un mince 12 % en Turquie. Le leadership moins unilatéral qu'annonce M. Obama devrait aider, mais celui-ci aura besoin de tout son charisme pour remonter la pente.
Guantanamo
M. Obama a promis, pendant la campagne, de fermer la prison de Guantanamo, souvent décriée comme le symbole des dérives de la lutte contre le terrorisme. La tâche ne sera pas aussi simple qu'il n'y paraît, puisqu'il faudra régler la délicate question du statut juridique des prisonniers qui sont en ce moment considérés comme des «combattants ennemis». «Ça va prendre de six à huit mois pour le faire», prévoit Gilles Vandal. Il s'agirait par ailleurs d'un bon premier pas pour rétablir la crédibilité que la Maison-Blanche a perdue. «Ce serait un symbole très fort, le signal d'un changement important dans l'administration. Ça montrerait une rupture par rapport aux années de Bush», dit M. Vandal.
La Palestine
En politique étrangère, le règlement de la question palestinienne est en quelque sorte le Saint-Graal des présidents américains : tout le monde le cherche, mais la preuve n'est pas encore faite qu'il existe.
S'il s'y attaque, M. Obama devra changer pour la peine la politique américaine des huit dernières années à l'égard d'Israël, ce qui ne sera pas une mince tâche, puisqu'elle a valu des cotes de popularité record à George Bush auprès des Israéliens. «Les gens éduqués, ici, sont conscients que Bush n'est pas une lumière (... mais) la plupart des Israéliens jugent les présidents américains sur leur soutien à Israël et, de ce point de vue, Bush a reçu les plus hautes notes. Il n'a pratiquement jamais mis de pression sur le pays», nous a écrit par courriel Zach Levey, politologue à l'Université d'Haïfa, en Israël. Obama, poursuit-il, «devra prouver que les États-Unis sont capables d'une approche balancée (...) et qu'il peut servir de pont entre les parties, en exerçant de la pression que cela s'avère nécessaire, mais aussi en montrant qu'il sait écouter».
Le libre-échange
La fameuse «intégration continentale» piétine. Les pourparlers sur la Zone de libre-échange des Amériques devaient à l'origine se terminer au plus tard en 2005, mais n'ont jamais abouti. Et «l'ALENA (l'actuel Accord de libre-échange Canada-Mexique-États-Unis) est sur la table, dans la mesure où Obama a dit plusieurs fois qu'il veut en renégocier certains aspects», dit Louis Bélanger.
Fidèle aux penchants traditionnels de son parti, M. Obama s'est montré relativement protectionniste pendant la campagne, «parce qu'il devait gagner des États durement touchés par la crise économique, souligne Gordon Mace, lui aussi politologue à l'Université Laval. (...) Mais quand un candidat accède à la présidence, son regard sur le
libre-échange change souvent. Le prochain Sommet des Amériques (qui aura lieu du 17 au 19 avril à Trinité-et-Tobago) devrait nous dire où il va loger».
«C'est une chose qui devra être abordée par Obama, prévoit pour sa part M. Bélanger, mais je ne crois pas qu'il va en faire une grande priorité.»
La santé
Aux États-Unis, explique Louis Vandal, le gouvernement fournit une «assurance maladie» aux gens les plus défavorisés. Les autres doivent s'assurer au privé (ou s'arranger pour ne jamais être malades), mais on estime qu'entre 40 et 50 millions d'Américains ne sont ni assez riches pour se le permettre, ni assez pauvres pour bénéficier d'une aide étatique. Bien que d'autres présidents démocrates s'y soient cassé les dents avant lui, Barack Obama a promis de remédier à ce problème. «M. Obama a vu les problèmes qu'avait eus Bill Clinton en 1994, quand il avait tenté d'assurer tous les Américains. Il y avait eu une levée de boucliers de la part des compagnies d'assurances et des pharmaceutiques, et les républicains avaient repris le contrôle du Congrès aux législatives de 94. (...) Alors, ce qu'Obama veut faire, ce n'est pas une assurance étatique, mais de forcer les gens à prendre une assurance privée, en les aidant par un système de crédits d'impôt», dit M. Vandal. La résistance (corporative, du moins) devrait donc être plus faible cette fois-ci...
L'Iran
Soupçonné de travailler à la mise au point d'une arme atomique, l'Iran est un autre dossier épineux en politique internationale. Barack Obama a l'intention de montrer plus d'ouverture à son égard, mais «à part des actions très symboliques, ça n'ira probablement pas loin, juge Louis Bélanger. Le plus déterminant sera l'évolution des forces politiques en Iran même. Si Mahmoud Ahmedinejad (l'actuel président, très conservateur) reste en place, ça ne bougera pas beaucoup».
L'Irak et l'Afghanistan
Barack Obama a lié ces deux questions en s'engageant à retirer les troupes américaines de l'Irak pour en envoyer davantage en Afghanistan. Une grande inconnue de cette double opération est la survie du gouvernement irakien sans l'appui des G.I. Les plus optimistes, dit Louis Bélanger, croient que l'on sous-estime beaucoup la capacité de ce gouvernement à se prendre en main, ne serait-ce que parce que la présence américaine ne l'amène pas à le faire. Les plus pessimistes avancent au contraire que la chute de Saddam Hussein a divisé le pays en factions ethniques ou religieuses dont les conflits auront vite raison du régime.
En ce qui concerne l'Afghanistan, poursuit le politologue, «les Américains font le calcul que la situation se détériore et qu'il y a un risque sérieux que les forces talibanes regagnent du terrain. Et d'un point de vue stratégique, c'est plus sérieux que ce qui se passe en Irak». Après tout, le but recherché en Afghanistan était d'empêcher des organisations terroristes d'avoir des assises territoriales sûres...
Publié par : Marcel Charland
à 09:39:29
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